Et puis il y a eu ce moment ou j’ai compris.
J’ai compris qu’on me faisait vivre sous terre.
J’avais brisé une plaque de bois qui recouvrait un morceau de mur, en bordure de plafond.
De la lumière était entrée. Je ne l’avais pas reconnue tout de suite. Cela a été un peu violent pour mes yeux. Pour moi. J’ai cru que j’étais en train de mourir.
De la lumière. J’avais trouvé mon ouverture sur le monde.
De la lumière. Je voyais le ciel. Un peu. Que le ciel. Et la pluie. Lorsqu’il pleuvait.
Un jour, il y a eu un gros orage. Quelques gouttes d’eau sont arrivées jusqu’à moi. Jusqu’à ma peau depuis mon ouverture sur le monde. J’ai eu l’impression de revivre. Juste une impression. Quelques secondes.
Je n’ai pas peur des orages. Ni du reste d’ailleurs.
D’ailleurs, ailleurs est un mot qui a disparu de mon langage. De mes pensées.
J’ai fini par perdre la raison. Et le goût des saisons. La notion du temps aussi. Bien sûr.
Voilà, c’est ça. Je dis bien sûr. Je trouve donc ça normal. J’ai sans doute capitulé, bien sûr. Accepté ma situation. Baissé les bras. Et puis, des bras baissés en dessous de la terre, ça veut dire quoi, au fond ?
Il faudrait que je les lève mes bras. Que je les tende vers mon ouverture sur le monde.
Bien sûr. Il faudrait…
Il faudrait tant de choses. Qu’on se rappelle de moi. Que j’y crois. Que je sois fort. Que j’arrête de me dire que vivre enfermé sous terre, c’est mourir un peu, à petit feu. Même si il fait froid.
Je me suis replié. Renfermé sur moi-même. Moi et mon ouverture sur le monde. Mon ciel. Rien que nous. Plus de place pour autre chose ici. Plus de place pour autre chose dans mes pensées. Tout ça ne tient qu’à un fil. Cette maigre ouverture sur l’extérieur.
Ce n’est pas bon, non. Bien sûr.
Je tourne en rond dans ma petite pièce carrée avec son ouverture sur le monde. Quel monde déjà ? Je fini par ne plus savoir. Par ne plus m’en souvenir.
Je fini par ne plus savoir si j’ai les yeux ouverts ou fermés. Je ne sais plus si mes jambes me portent ou si je les porte. Je ne connais plus mon âge. J’oublie. J’oublie le visage de mon père. De mon voisin. Le mien. Celui de mes amis.
J’oublie la raison pour laquelle on me la fait perdre.
J’oublie les noms de ceux qui m’ont oublié.
J’oublie qu’il existe des mondes. Meilleurs.
J’oublie les mots. Bonheur. Autre. Toucher. Odeur. Saveur. Chaleur. Toi. Moi. Nous. Regard.
J’oublie que l’on m’a oublié quelque part pour le bien ou le mal de quelque chose ou de quelqu’un. Ou pour rien.
J’oublie tout.
Je ferme les yeux. Enfin, je crois.
C’est tout.