Ce soir, sur le chemin du parking, il y avait encore des odeurs de focaccia mozzarella-ruccola qui émanaient du bar vers lequel m’avait traîné vers 15 heures un collègue tessinois qui est définitivement fâché avec les horaires de la cantine. Ça sentait le soleil. Le beau soleil de printemps qui fait briller les montagnes blanches que l’on voit en levant un peu la tête. Ca sentait le soleil et ça faisait chanter la mozzarella.
Il y avait aussi toute une boîte d’épingles et d’aiguilles renversée au sol, sur le trottoir. Tout un tas complètement mélangé. Un peu comme ce mélange dans ma tête. Cette fois beaucoup moins doux que la ratatouille. Un peu plus « titillant ». Le cocktail aiguilles – épingles lui va bien à ce mélange. Des tas de petits trucs qui me passent par la tête que je voudrais écrire et partager et qui me piquent comme des aiguilles quand j’y pense. Au point de me faire sursauter violement sur ma chaise, d’en étonner ma collègue et de lui faire recracher son chocolat préféré.
Des tas de petites aiguilles. Des vices, des faiblesses, des envies d’être parfait au présent, au passé, au futur. Des sentiments de culpabilité mélangés à des cactus d’Arizona. Du soleil. Des odeurs de Baby Porc Ribs prenant le dessus sur la mozzarella.
Des odeurs d’Arizona, entrecoupées de brèves piqures d’aiguilles.
En Arizona aussi ça sentait le soleil. En novembre. Grand ciel bleu et 25 degrés à midi à Phoenix. De la neige sur le Grand Canyon… Ca sentait le soleil. Le vent chaud qui rentre jusque sous ta peau et qui te fait oublier qu’en Suisse c’est l’hiver. Ca sentait tout ça et moi je me sentais loin d’être parfait. Déjà. A l’époque. L’Arizona, c’est des framboises grosses comme mon poing. Des tortillas mexicaines et une sauce qui te réconcilie avec tous les piments de la terre. Des assiettes de Baby Porc Ribs gigantesques. Des paysages à couper le souffle. Des déserts qui te parlent quand tu t’assoies longtemps face à eux. Des cactus qui piquent. Des cactus partout. De la bière avec un piment à l’intérieur. Une couleur ocre qui s’imprime pour le reste de ta vie sur ta rétine. L’Arizona, c’est des heures entières qu’il faut pour la raconter. Toi qui lis tout en 21 secondes. L’Arizona c’est l’Amérique. Des gens merveilleux. Comme on peut en trouver partout. Suffit de les regarder dans les yeux pour les repérer. Pendant qu’il y en a qui les mettent tous dans le même sac, moi je les regarde dans les yeux. Et je les aime. Parfaitement.
L’Arizona c’est des gens qui m’accueillent comme un fils et n’en finissent pas de me féliciter pour la naissance de ma première fille. Je me sens comme un père plutôt pas parfait et qui a laissé toute sa petite famille là-bas en Suisse. Une boule dans le ventre et des fourmis dans le bras qui me rappellent que pendant ce temps là je pourrais faire des tours de salon en la portant dans mes bras pour passer les premiers bobos au ventre.
En Arizona, pas de boue sur les bas de pantalons mais aussi une grosse centaine de personnes en face de moi. Ils ont tous 20 ans d’expérience de plus. Ils sont américains. Chirac et Bush viennent de se fâcher tout rouge à cause de l’Irak. J’ai beau essayer, mon accent français, même sur un malentendu, il se repère. Alors, ce n’est pas parfait, c’est frenchy et ça a 20 ans de métier de moins mais ça ne peut plus reculer maintenant. Je parle. Je leur parle. Je leur parle dans les yeux. Je n’en fais pas trop. Je suis moi. Comme je suis. Comme je peux. Ils applaudissent. Il y a cette dame généreuse qui me serre dans ses bras comme une mère. 20 ans de plus. Contre sa poitrine généreuse comme elle. Je me dis qu’on pourrait en mettre un comme moi dans chacune de ses jambes de pantalon alors que pourtant j’ai du apprendre plus d’une fois à dire « nonante » au module vocal de mon pèse-personne. C’est l’Arizona. Je fais la meilleure présentation de la semaine. Je fête cela avec un homard géant des côtes californiennes qui coûte le prix d’une petite fondue en Suisse. L’Arizona c’est parfait. Je m’asseois dehors le soir en regardant le soleil descendre et les dégradés de couleurs ocre et feu se déplacer sur une montagne en forme de dos de chameau. Je ferme les yeux. Je voudrais être avec ma femme et ma fille en train de regarder ça. Père loin d’être parfait. Loin de chez moi. C’est loin l’Arizona mais ça reste tout près dans mon cœur. A côté de la Patagonie, de la Réunion et des Préalpes.
Le soleil fait briller les têtes d’épingles et les pointes d’aiguilles sur le trottoir. Briller : c’est ça ! Sentir le soleil. Je dois encore croire que pour briller il faut être parfait. Pourtant l’Arizona – entre autres – m’a prouvé le contraire. J’étais loin d’être parfait mais ça a marché. J’étais moi-même.
Peut-être qu’on ne se refait pas. Ou qu’il faut du temps pour cela. Que les aiguilles doivent piquer encore un peu – tant pis pour le chocolat – pour que je finisse par comprendre. Ou peut-être que j’ai déjà compris. Que je sais qu’il faut que je lâche mon frein. Que je me lance sans attendre la perfection ultime. Que briller c’est juste être soi-même, authentique. Et que c’est ce que je sais faire de mieux, être moi-même. Ne pas me déguiser, ne pas jouer de rôle. Authentique. Peut-être que c’est ça ma manière d’être parfait, au fond.